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Les mystères de Vermeer

(Un avis éclairant de Daniel Arasse; histoires de peintures)

La jeune fille à la Perle, la Dentellière peuvent faire évoquer la silencieuse puissance de la peinture selon le mot de Delacroix.
On a dit que la peinture de Vermeer était réaliste, mais il s’agit plutôt d’une peinture de la réalité. Courbet illustre plus le réalisme.
Vermeer est considéré aujourd’hui comme le plus grand peintre hollandais avec Rembrandt. De fait il était très célèbre de son temps, recevait des visites d’amateurs étrangers et donc l’idée du génie méconnu est fausse.
Il meurt pauvre sans aucun doute mais surtout en raison des revenus des terres de sa belle-mère, car il ne peint pas pour vendre, sa production reste stable tout au long de sa vie d’artiste, environ trois à quatre tableaux par an, ses tableaux son en dépôt à l’extérieur de son atelier.
Vermeer est un catholique convaincu , vivant dans le « coin des papistes », minoritaire dans ce pays essentiellement protestant.
Il travaillait avec une « camera obscura » très usitée à l’époque , mais en l’utilisant de manière déplacée : une chambre noire mal réglée avec des gouttes de diffusion lumineuse, formant des taches de lumière sur une surface brillante et réfléchissante. On a parlé de son pointillisme mais ces taches apparaissent plutôt sur des surfaces non réfléchissantes comme la mie de main sur le tableau de la Laitière. Donc pas de réalisme !
Vermeer est un peintre profondément médité.
Il peint flou avec des pinceaux très fins, ce qui peut paraître curieux et il interpose des obstacles entre le spectateur et la figure qu’il représente. Pourtant ses thèmes sont très courants pour l’époque , il ne se distingue pas par l’originalité des sujets mais la façon de les traiter. Il peint des scènes d’intérieur , jamais l’extérieur (à de rares exceptions près), le spectateur est invité dans le dedans du dedans, c’est à dire l’intime dans le privé.
Mais cette intimité semble inatteignable , bien que très proche, selon des constructions de perspective propres à Vermeer : la ligne de perspective est proche du niveau de l’œil des figures peintes , mais toujours plus bas. Nous nous retrouvons très près du regard du personnage mais nous ne le partageons pas. Sur la Dentellière seul le fil est d’une extrême netteté, tout le reste est flou. Nous regardons l’ouvrage mais pas ce qu’elle voit , nous ne voyons pas la dentelle qui est pourtant l’objet du tableau en Hollande du XVIIe siècle. Nous sommes exclus du secret du personnage, seul le tableau en est le dépositaire.
Sur la Liseuse, les obstacles sont représentés par une table au premier plan, avec un tapis et un panier de fruits. Un rideau vert , sujet assez courant pour l’époque, peint par Vermeer en modifiant sa composition pour cacher un tableau accroché au mur, rideau tiré jusqu’au point de fuite de la construction géométrique. Nous voyons donc du caché.
Sur l’Atelier du peintre qu’il nommait lui-même l’Art de la peinture, est représenté un peintre vu de dos devant une carte géographique , en train de peindre une allégorie de l’Histoire. Peinture classique, peinture d’histoire et peinture de connaissances démontrées. Ce tableau , Vermeer ne l’a jamais montré à personne, il ne l’a pas vendu. On y voit un peintre peignant son modèle, vu de dos. Curiosités dans l’observation : il en est à l’esquisse, il utilise un appuie-main. Or Vermeer ne faisait jamais d’esquisses préparatoires, et l’appuie main n’est pas utile à cette étape. En outre il est habillé avec des vêtements passés de mode au moins quarante ans plus tôt. La carte géographique est magnifique mais illisible en raison de son éclairage. . L’aspect lumineux des choses, est un paradoxe magnifique , la peinture éblouit les connaissances de ce qu’elle montre. C’est la métaphysique de la lumière, l’expression d’une lumière spirituelle qui rejoint sa foi catholique. La peinture a la possibilité d’incarner quelque chose, et c’est sans doute là, la clé du mystère de Vermeer.

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